BILLET D'HUMEURPar Yann Louvel
Une belle conférence réunissant tout le gratin de la finance carbone française avait lieu ce matin dans le beau palais de BNP Paribas, rue Bergère à Paris. Enfin, belle sur le papier, car je n'ai malheureusement pas pu aller le vérifier par moi-même puisqu'on ne m'y a pas laissé rentrer ! Un désagréable sentiment d'être mis à l'écart qui s'explique peut-être par les récentes études des Amis de la Terre qui dénoncent les dérives que prennent les marchés carbone. Comme nous l'avons déjà exprimé sur ce blog, le risque n'est pas mince, puisqu'on pourrait se retrouver d'ici quelques années avec la situation suivante : des grandes entreprises et des banques/courtiers/traders pleins aux as mais... pas de réelles réduction des émissions de gaz à effet de serre!!! Ceci explique peut-être cela...
Sur le papier, le programme était alléchant : tous les acteurs français de la finance carbone réunis sous le même toit, et pas n'importe quel toit : l'auditorium BNP Paribas de l'immeuble historique fraîchement réhabilité du 14, rue Bergère, dans le 9ème arrondissement! C'est l'AMAFI qui régalait : l'Association française des MArchés FInanciers pour les professionnels de la bourse et de la finance, pas besoin de faire un dessin, le nom parle de lui-même.
Au programme donc, "panorama des marchés du carbone, présentation et pratiques de marchés, retours d'expérience d'acteurs du secteur" et surtout le plus intéressant : discussion sur les "nouveaux marchés" à venir et sur les "enjeux de la conférence de Copenhague" concernant ces marchés carbone! Bref, du lourd! Arrivée cordiale, stand d'accueil habituel, mon inscription est enregistrée, mon badge déjà fait, tout semble parfaitement se dérouler... mais en fait, non, finalement, je ne suis plus vraiment le bienvenu à cette conférence qui a un énorme succès, si énorme qu'il faut bien donner la priorité aux membres de l'AMAFI, la moindre des choses qu'ils peuvent attendre de leur association! Les ONG, ça passe après! Enfin, "les" ONG, disons plutôt "l'"ONG : j'apprends sans grande surprise que je suis le seul de cette tribu inscrit à cette conférence en tant que participant (le WWF intervient à la tribune sur les enjeux liés à Copenhague).
Je temporise, beaucoup de personnes s'inscrivent à ce type de conférence mais ne viennent pas, il devrait bien rester quelques places à la fin où je pourrais m'installer... mais non! Un des directeurs de l'AMAFI vient doctement m'expliquer qu'il est vraiment désolé pour ce matin mais que non, ce ne sera pas possible pour moi de participer à la conférence, qu'ils attendent une affluence énorme de dernière minute, qu'ils m'ont envoyé un mail pour me prévenir (non lu pour cause de retour de congés), que la salle sera pleine à craquer et que bon, pour des raisons de sécurité incendie, forcément... mais que par contre, nous pouvons sans problème nous rencontrer plus tard pour évoquer ensemble les sujets de notre choix... On imagine en effet sans peine dans ce type de raoût en costumes trois pièces les dizaines de personnes assises par terre dans les marches de l'auditorium, debouts dans le fond, sur les côtés, bloquant les accès aux pompiers et violant gravement les consignes de sécurité les plus élémentaires! Après une heure d'attente, on vient me confirmer qu'il ne reste plus un seul petit strapontin où je puisse m'asseoir, et qu'il va donc falloir partir. On m'apprend surtout qu'"on a pas le mandat de me laisser entrer" de la hiérarchie, et qu'on ne peut pas faire grand chose pour moi, de peur de "perdre son poste"... Bigre, voilà qui est clair! Et on me raccompagne bien jusqu'à la porte, s'il me prenait l'envie d'aller vérifier cela par moi-même... La prochaine fois, j'amènerai mon siège pliable!-) Bref, l'élégance naturelle des financiers a été rompue et les bonnes manières entre gentlemen en costard-cravate en ont pris un coup : c'est la première fois qu'on me refuse l'accès à une conférence, en deux ans de campagne sur les acteurs financiers privés aux Amis de la Terre!
Un peu plus sérieusement et sans être trop parano, ça ressemble quand même furieusement à une mise à l'écart et à une réduction au silence délibérées. Pour quelles raisons? Peut-être à cause des dernières positions et rapports publiés par les Amis de la Terre sur les marchés carbone ces derniers mois... Les Amis de la Terre US et UK viennent en effet de publier des rapports d'expertise très intéressants (et très alarmants) sur ces marchés carbone, dont on attend monts et merveilles pour résoudre la crise climatique, et qui seront un des enjeux clés des négociations à venir de Copenhague!
Dans "Subprime Carbon" et "Simpler, Smaller and More Stable", les Amis de la Terre US mettent en garde les membres du Congrès américain, en pleine élaboration de leur futur marché du carbone, sur le besoin de régulation très sévère, à la fois financière et environnementale, pour éviter que tout le système ne parte en vrille, et qu'on se retrouve avec des crédits carbones pourris dont la valeur financière s'effondrerait... et qui ne réduiraient surtout pas les émissions de gaz à effet de serre! C'est ce que vient confirmer plus récemment le rapport des Amis de la Terre UK "Dangerous obsession" qui réitère toutes ces mises en garde, et rappelle surtout qu'il existe d'autres alternatives aux marchés carbone, ce que tout le monde a une fâcheuse tendance à oublier!
Oui mais voilà, les alternatives risquent d'être un peu moins payantes pour les traders et autres courtiers des marchés carbone. A leurs oreilles, "taxe", "régulation", "planification", "réglementation", ça sonne quand même beaucoup moins bien que "marchés" et "commissions"! Ca sonne surtout moins "bling, bling"! Et des alternatives qui rapportent moins et qui font pas tourner le business, ça fait aussi moins "croissance verte", n'est-ce pas?
Mais pourtant, les banquiers auraient tout intérêt à ce que le système des marchés de quotas fonctionnent bien comme il faut, pour qu'ils continuent de faire du fric, non? Euh ben non, pas vraiment! Un courtier achète et vend des produits financiers, quels qu'il soit, avec un seul objectif : en vendre toujours plus, puisqu'il touche une commission sur chaque transaction! Alors que ce soient des actions, des obligations ou des crédits carbone, il s'en tamponne le coquillard! Et qu'il y ait de l'eau dans le gaz avec ces crédits carbone et des petits problèmes d'intégrité environnementale et financière dans le système, ce n'est pas vraiment son problème ni sa préoccupation première! On a vu ce que ça donnait l'automne dernier avec les subprimes!
On pourrait continuer longtemps comme ça, tout ça pour dire que les intérêts des acteurs financiers et des grandes entreprises vont tout simplement fondamentalement à l'encontre de toute régulation environnementale et financière adéquate pour les marchés carbone, et qu'on peut leur faire confiance pour faire dérailler tout processus politique allant dans ce sens, grâce à leurs réseaux bien implantés jusqu'au sommet de l'Etat, en passant par Bercy et compagnie. On peut comprendre dès lors la frilosité de l'AMAFI face à toute mise en garde de la part d'associations. C'est tellement triste de remettre en cause tous les espoirs placés dans ce "nouveau marché prometteur en pleine expansion"...
Quoi qu'il en soit, le sujet est sur la table et on devrait en réentendre beaucoup parler dans les prochaines semaines et les prochains mois, pour le meilleur et pour le pire!
Alors à bientôt pour de nouvelles aventures!
Yann Louvel
Chargé de campagne Finance privée
Les Amis de la Terre France
PS : A lire aussi absolument sur le sujet la dernière chronique "Le marché des fous" d'Hervé Kempf du Monde sur les marchés carbone qui vulgarise et résume tout cela admirablement bien!





1 commentaires:
allez, dis-nous, c'est qui le gars (ou la nana) du WWF qui est intervenu ?
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